Algérie : Affrontons le problème
29 août, 2006 | 272 Lectures | Ecrire un commentaireAprès l’unanimisme de façade qui a été le catalyseur des graves événements d’octobre 1988 en ce que cette attitude a occulté les profondes contradictions qui agitent le pouvoir algérien, nous avons droit aujourd’hui à «un consensus national à construire» pour consolider l’unité de la nation. Le concept est en soi tout à fait acceptable, mais pas dans le contexte dans lequel il est évoqué, à savoir celui de la mise en œuvre de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale. Tant il est vrai que l’esprit et la lettre de cette Charte ont été définitivement cernés par le référendum du 29 septembre 2005 lors duquel le peuple algérien s’est prononcé sur son acceptation des principes fondamentaux qui la sous-tendent.
Et, faut-il le préciser, la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, de même que les textes de sa mise en œuvre, ne mentionnent en aucune manière une quelconque étape supplémentaire dite de consensus national à construire qui servirait de surcroît à réintégrer dans le jeu politique «toutes celles et tous ceux qui se sont marginalisés ou qui ont été marginalisées du fait des vicissitudes de la vie politique, des maladresses et de l’entêtement de certains». Sachant que les dites vicissitudes de la vie politique, les maladresses et l’entêtement ne sont rien d’autre que l’activité insurrectionnelle et subversive d’individus, du reste clairement évoqués et condamnés par les textes portant Charte pour la paix.
Il ne faut donc plus continuer à nous voiler la face plus longtemps. Le chef de l’Etat, dans son dernier message lu le jour de la commémoration du 20-Août à Béjaïa, révèle enfin ses véritables intentions, ses motivations profondes et son ancrage de plus en plus prononcé dans le peloton de tête du courant islamo-conservateur, en manœuvrant de toutes les façons possibles pour ouvrir une brèche à la réhabilitation des anciens du FIS dissous et leur permettre de venir à la rescousse d’un FLN en panne d’énergies et de perspectives. Le constat est sans appel et ne pas le faire aujourd’hui revient à nous préparer de bien mauvaises surprises dans un avenir proche, tant le projet politique véritable de Abdelaziz Bouteflika se décline sous nos yeux depuis maintenant plus de deux ans en mysticisme appuyé, en fermeture de plus en plus évidente du champ de l’expression et en retour des réflexes d’immobilisme et de stagnation chers au parti dont il s’avère être le seul vrai patron. Réflexes qui l’ont d’ailleurs conduit, par deux fois, à geler totalement son activité présidentielle pour imposer son rythme et ses vues au reste des institutions de la République. Une première fois au début de l’année 2005, pour tenter de peser sur le contenu jugé trop favorable aux forces de sécurité et à l’ANP des textes portant paix et réconciliation nationale. Une seconde fois depuis le 15 juillet de cette année, en s’éclipsant de la scène sans aucune explication et mettant, pendant plus d’un mois maintenant, l’Etat dans une situation de flottement difficilement supportable au moment où s’annonce une rentrée sociale désastreuse, dans un contexte international particulièrement sensible où l’Algérie ne peut pas continuer de rester ainsi sans voix. Ces deux bouderies, qui ressemblent étrangement à des formes de pression qui ne disent pas leur nom, se produisent autour d’un seul problème, fondamental pour le FLN, celui de la tentative de remise en selle des anciens dirigeants du FIS dissous. Une remise en selle qui est l’unique voie de salut pour un parti et une force politique disqualifiés par l’Histoire depuis octobre 1988. Cependant, ce qui gêne le plus dans tout cela est qu’on continue à prendre les Algériens pour des enfants incapables de comprendre les problèmes des adultes et à qui on essaye constamment de dissimuler la vérité. Jusqu’à quand ? Sachant que ces mêmes Algériens ont non seulement toujours eu cette étonnante capacité à comprendre ce qui se passait vraiment dans leur pays, mais aussi à anticiper sur les événements et à peser sur eux d’une façon très responsable. C’est ainsi que c’est grâce à l’implication du peuple algérien que le 20 août 1955 a pu marquer un tournant dans la Guerre de Libération nationale en la rendant… populaire ; qu’en décembre 1960 il sortit dans la rue pour exiger son indépendance ; qu’en juin 1965 il n’est pas intervenu, laissant ainsi l’ANP le délivrer de la mégalomanie de Ben Bella ; qu’en octobre 1988 il laissa juste les enfants régler son compte à un FLN usé ; qu’en janvier 1992 il ne suivit pas le FIS dans son aventure suicidaire et que le 29 septembre 2005, il ne s’opposa pas à l’adoption d’une loi portant paix et réconciliation nationale qui condamne sans appel le FIS et rend un hommage appuyé à l’ANP et aux forces de sécurité.
Le peuple algérien est donc loin d’être un peuple d’enfants à qui il faut cacher le divorce consommé entre les supposés adultes. Et le divorce est là, sous nos yeux, avec pour preuve matérielle patente le retrait du président de la République de toute vie politique réelle depuis plus de 38 jours maintenant sans qu’aucune explication officielle ne puisse être donnée pour la justifier. Et ce n’est pas le silence pesant de la classe politique ou l’autocensure de plomb que s’impose la presse privée qui vont arranger les choses. Bien au contraire, parce qu’aujourd’hui déjà, cette omerta institutionnelle nationale est en train de pousser les Algériens à ne plus croire en personne ni en rien, même pas à une presse qui restait à ses yeux le dernier bastion de la vérité.
Abderrahmane Mahmoudi
Source : Les Débats
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