A la fin du décompte et quelques secondes à peine avant le jugement dernier, chacun pourra constater qu’ils ont été toujours «deux» en Algérie: ceux qui travaillent et ceux qui ne travaillent. C’est-à-dire ceux qui se sont battus avant 1962 et ceux qui ne se sont pas battus. C’est-à-dire ceux qui plantent et ceux qui récoltent, ceux qui investissent et ceux qui leur demandent un pourcentage; c’est-à-dire ceux qui ramassent de l’argent et ceux qui le trouvent par terre. Ceux qui ne travaillent pas sont ceux-là mêmes que même la France n’a pas réussi à faire travailler et qui lui ont survécu.


Ceux qui travaillent sont ceux qui ont travaillé à l’époque de la France et que la Révolution agraire et le reste ont dispersés dans le reste du pays qui est resté après le départ de la France. Le comble dans ce pays, cependant, est qu’il a toujours été généreux avec ceux qui ne travaillent pas et avare avec ceux qui travaillent: la règle est si nationale qu’elle fonda ce scepticisme fondamental de l’Algérien face à l’Effort et installa, pour toujours, la conviction qu’il vaut mieux être fourbe qu’intelligent, débrouillard qu’inventif, malin que logique et rusé que poli. Question de base: quel est le comble de cette histoire de division du travail par une division du territoire? Une absurdité nationale: tous les gens qui ne travaillent pas, presque, ont un travail et ce sont les gens qui travaillent qui arrivent, à peine, à garder leur emploi.

Ceux qui travaillent justement sont reconnaissables à cet air de vaincus qu’ils ont face aux autres, à leurs discours d’amertume non négociable avec le PIB national, à leur pauvreté numérique face au poids du peuple et à leur conviction qu’il fallait, certes, chasser la France mais pas pour la remplacer par des Algériens. On reconnaît, aussi ceux qui travaillent à leur procès perpétuel de l’Indépendance en échec face à la dépendance alimentaire. Question donc: à quoi reconnait-on l’autre moitié majoritaire du peuple, celle de ceux qui ne travaillent pas? D’abord à leur façon de gagner la vie en ne travaillant pas, à leurs projets idéologiques qui vont de l’arabisation imaginaire au nationalisme sans semoule produite localement et à leurs activités politiques intenses qui vont de l’occupation des cafés maures, au don de fabriquer n’importe quoi à partir de leur seul don d’oralité indépassable et à leur sensibilité passive au prix du pétrole. Dernière question: que se passe-t-il durant le Ramadhan lorsque les «deux» peuples se rencontrent pour attendre la fin du jeûne? Presque rien: une confusion des identités et un effacement des distinctions qui font que tous les Algériens arrêtent de travailler et que tous les Algériens arrêtent d’y penser. La conclusion? Elle est biographique: pour celui qui ne travaille pas, il suffit de ne pas travailler pendant longtemps pour avoir sa retraite, un local dans le cadre du démantèlement de sa propre entreprise et deux taxiphones en guise d’héritage pour ses propres enfants. La biographie de ceux qui travaillent est légèrement différente: il suffit de travailler longtemps pour constater qu’il ne fallait, peut-être, pas le faire, regarder fixement pour voir que le pays ne dépend pas de vous et réfléchir juste un peu pour conclure que l’on ne peut pas faire mieux que le pétrole qui peut remplacer tout un peuple et qu’il peut se passer de votre sueur.

Kamel Daoud


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1 commentaire

  1. Aprés l’indépendance , tellement de droits ont été bafoués , au nom du socialisme scientifique …
    La distribution des terres et des richesses s’est faite de façon désordonnées exactement comme la politique suivie qui s’est avérée catastrophique …
    L’aprés 1962 est à ré-écrire complétement .
    Nous nous devons de faire notre mea-culpa aujourd’hui .

    Abdelaziz

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