Islamophobie ou la pression pernicieuse
01 décembre, 2006 | 386 Lectures | Ecrire un commentaireL’islamophobie est souvent présentée comme le fait d’actions portées contre les musulmans en France.Voilà une définition pour le moins vague, centrée sur les actes, qui ne présente que la partie émergée de l’iceberg. La question des représentations est éludée, alors que dans le contexte actuel de guerre contre le terrorisme, cet aspect de l’islamophobie me semble de nature à créer les conditions d’une peur injustifiée de l’autre. La figure du musulman apparaît donc de plus en plus comme quelque chose de menaçant, de trouble, et ce à mesure que le manque d’information ou la pléthore de désinformations croît. Il m’a semblé intéressant de présenter un échange que j’ai eu récemment avec un passant sur cette question.
En effet, dans la discussion j’ai compris la nécessité de maintenir un dialogue serein et ouvert, excluant toute forme de haine, de ressentiment ou de repli, afin de déconstruire ces représentations de l’islam et du musulman. Quels que soient les points de vue et les modalités de l’échange, lorsqu’on est porté par le souci et la compréhension de l’autre, les barrières et les prétextes ne tiennent pas.
Voici donc l’échange en question.
Je devisais de la façon la plus anodine avec un passant qui, lorsqu’il sut que j’étais de confession musulmane, me demanda de lui parler de ma religion. Après un moment d’hésitation, je lui répondis de la manière suivante.
De qui voulez-vous que je vous parle, monsieur ? En effet, je puis vous parler d’au moins quatre figures différentes.
Je pourrais vous détailler cet ennemi qui vous tient à cœur. Ce monstre que vous avez construit, fruit de vos peurs, de vos stratégies et certainement aussi un peu de ses bassesses à lui. Cette figure pour exister a besoin certes d’être terrifiante à souhait. Ce n’est pourtant pas suffisant. Il lui faut ce cachet irréductible de l’ennemi, je veux parler de cette facette du mal qui lui sied à ravir. Que vous dire d’autre sur votre ennemi, sinon que c’est le vôtre parce que vous avez participé à sa naissance. Les télévisions et les radios vous aident à dresser de lui une caricature plausible. Les mots sont sur toutes les bouches, sont dans bien des esprits et ont infiltré de nombreux cœurs. Votre ennemi est plus solide que les solides, plus lumineux et aérien qu’une abstraction. Il est rafraîchissant à souhait, puisqu’il vous dispense de vous interroger sur vous-même. Pour ce qui me concerne, il m’est étranger.
Il me serait aussi facile de vous décrire ce voisin qui vous dérange. Le voisin, ce personnage curieux qui habite près de chez vous. Vous le côtoyez au quotidien. Vous ignorez bien des choses sur lui. Toutefois, comme tout bon voisin, vous ne perdez pas une occasion pour le dénigrer sans le connaître, ou alors vous optez pour rendre son quotidien moins aisé, non pas par malice, mais par ce manque d’attention actif, pas ces petites entraves qui le blessent profondément au jour le jour. Vous aurez beau arguer de beaux principes, vos regards en disent plus long sur vos pensées, que l’hypocrisie de vos sourires pour le moins crispés…
Tant qu’il respire à votre façon, tant qu’il imite votre démarche, vous laissez alors échapper un semblant de considération. Qu’il ait le toupet d’aérer son squelette, de libérer une de ses racines, de retrouver une de ses traditions, vous voilà rouge de colère, d’une colère pourtant peu visible, mais cela se ressent par cette distance, ce silence que vous érigez entre vous et votre voisin, cette terrible clôture dont vous êtes fier.
Je n’ai pas terminé, la palette est large. Vous ne souhaitez peut-être pas que je vous rappelle au bon souvenir de votre ami suspect. Cet ami qui doit toujours montrer patte blanche. Oh le malheureux, il n’aura pas assez parlé des femmes ! Et surtout il doit se justifier sans cesse. Toujours se justifier. Mais il est vrai qu’il n’est pas comme les autres, c’est votre ami ; de temps en temps vous le narguez. Il encaisse les petites piques sans mot dire. Jusqu’au jour où il comprend que vous ne serez jamais assez satisfait. Le comble, c’est qu’il s’évertue à prendre vos manières, ce ton de voix comme il faut. Il en fait plus que de raison, car il y tient à l’image que vous vous faites de lui. Il a beau être érudit, nourri de Voltaire et de Rousseau, vous attendrez le bon moment, et au détour d’une conversation banale, vous lui assénerez : « Ce que tu exposes est fort intéressant, mais au fond, qu’est-ce qui a fait que tu t’es détaché de ta religion? ». Il partage pourtant vos idéaux. Je me sens meurtri pour lui. L’universel n’a guère besoin de fatras et d’oripeaux.
N’oublions pas l’étranger. Celui qui n’a pas de travail, qui n’a pas de logement décent. Bref, celui qui est loin de vous ou si proche. Il arrive qu’il n’ait pas de papier. Il arrive même souvent qu’il soit Français. Il cherche sa place et des moyens dignes pour vivre. Pour vous il est étranger et sa religion lui colle à la peau. Il aura beau dire, beau faire, il reste étranger au droit positif ; ce droit que l’on sait bien interpréter. L’outrage est terrible et profond puisqu’il va même jusqu’à la tombe. Dans un pays qui ne respecte pas la dignité des morts, en leur permettant de reposer en paix selon leur confession, il est difficile pour les vivants de transmettre les valeurs de respect, de tolérance qui imprègnent tout de même notre terre, celle où nous sommes nés.
En vous énumérant ces quatre figures : le monstre ou terroriste, le voisin qui dérange, l’ami suspect et l’étranger, je m’aperçois que je n’ai pas répondu à votre question. Ces représentations nous éloignent l’un de l’autre. Vous me demandiez de vous parler de ma religion. A bien y réfléchir, pour pouvoir amorcer un semblant d’échange, il convient au préalable de lever les malentendus, afin de permettre une écoute réciproque.
Pour ce faire, il me semble important d’écouter le plus faible. Or, il est vrai, j’ai un faible pour les faibles. J’ai tellement l’habitude d’entendre les discours controuvés, consensuels, des plus forts, qu’il m’a semblé opportun de rappeler que derrière les mots, les crocs acérés ont certes un beau reflet à la lumières du jour, ils n’en demeurent pas moins dangereux ; d’autant plus qu’ils paraissent communs, entendus, comme allant de soi.
Je termine en remerciant ces passants, semblables à vous, qui en toute simplicité, sans que quiconque en parle de manière significative, se défient naturellement, voire pour certains culturellement, de ces quatre figures, qui peuvent exister bien évidemment çà et là de manière minoritaire.
Ces gens du commun considèrent l’autre comme un tout complexe, riche, contradictoire, mouvant, et non comme un simple débord d’eux-mêmes ; ils font de leur mémoire une diseuse de sagesse, de leçon. Leur sourire s’éclaire d’humanité, leur paume est affable, et leur regard respire le respect, tout comme ils le font avec eux-mêmes dans un effort continu, sans pour autant perdre leur pragmatisme.
Avec ces passants, comme avec vous je l’espère monsieur, qu’ils soient boulangers, chroniqueurs, plâtriers ou ajusteur, on se parle tout bonnement.
Niya
Note de l'Article :



Très beau texte qui explique simplement ,mais justement, la difficulté d’appartenir à une race, ou une religion, même en France… le pays des droits de l’homme et de la liberté. Pourtant , ,et voilà tout son art , le dialogue prime alors que nous sommes en plein monologue…
La tolérance, la compréhensio et les explications si magistralement amenées sont une leçon d’espoir pour l’avenir.
“Quels que soient les points de vue et les modalités de l’échange, lorsqu’on est porté par le souci et la compréhension de l’autre, les barrières et les prétextes ne tiennent pas. ”
Merci pour ces paroles qui resteront gravées en moi!
fabrice
04 décembre, 2006