Petite question de chronologie: ça a commencé quand et avec qui ? C’est-à-dire à quel moment précis le pays a commencé sa délinquance historique face à sa propre histoire qui le prédestinait au bonheur terrestre, à la démocratie possible et à la joie de la fortune saine ? Un journal confrère a publié hier une agréable rétrospective sur la fraude inaugurale de l’assemblée constituante de 1962. On y apprend qu’à cette époque déjà, les « listes » étaient prêtes avant le vote, que le vote était clos avant les urnes et que les urnes étaient inutiles avant d’être fabriquées. Dès les premiers jours de 62, Boumediène avait ses listes, Benbella avait les siennes et le GPRA, le gouvernement provisoire, annonçait déjà un Etat provisoire pour un pays provisoire. La crise s’est conclue par un maquis au centre, des purges au milieu et des menaces venues de l’Ouest. On peut donc relativement dater la crise du pays de la crise de l’été 62.

Reste que ce n’est pas suffisant. On peut encore, si l’on remonte un peu plus haut, dater la crise de ce pays de la crise du congrès de la Soummam, de la rencontre de Tripoli ou du premier coup d’Etat scientifique de l’Organisation spéciale contre Messali Hadj. Est-ce suffisant comme diagnostic ? Non. Le pays est d’autant grand que son mal est profond. La « crise » algérienne peut être « collée » à Messali lui-même et à sa façon présumée de se faire passer pour l’histoire algérienne, comme ses descendants d’aujourd’hui font passer leur propre personne pour l’Etat algérien.

La crise algérienne remonte donc au destin misérable que l’Algérie a offert à l’Emir Khaled et au lâchage de l’Emir Abd El Kader par les tribus de la coalition présidentielle de l’époque. A bien réfléchir même, l’escalier mène encore plus loin: peut-être même à ce moment précis où un Etat tribal inexistant a préféré faire appel à un pirate turc pour gouverner Alger et la sauver face à la menace des Espagnols. La parenthèse des frères Barberousse donna même au pays la tradition de nommer ses deys sur une chaloupe avant même qu’ils ne débarquent et imposa la règle du vote des officiers avant celle du peuple. Si un député ne pèse pas lourd aujourd’hui, c’est parce qu’il ne valait rien sous Boumediène, ni à l’époque du GPRA, ni à l’époque du second collège franc, ni à l’époque de l’allégeance au Turcs, ni même avant, à l’époque des Romains.

Lorsqu’on creuse profond dans ce pays, on ne peut découvrir que deux choses à chaque fois: du pétrole et des coups d’Etat. Les coups d’Etat ayant été pratiqués avant même la naissance de l’Etat. La campagne électorale, qui va s’achever dans deux jours, dure donc depuis plusieurs siècles. Pour le dernier siècle, les résultats sont affichés depuis l’été 62.

Kamel Daoud


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