Nouvelle crise au CFCM
Les divergences entre les différentes composantes composant le Conseil français du culte musulman (CFCM) risquent de reporter les élections de renouvellement prévues pour le 8 juin prochain, voire de faire voler en éclats cette institution. A l’origine, une offensive imputée au Maroc qui entend mettre fin à la suprématie de la Grande Mosquée de Paris, mais surtout une conception discutable de la place des musulmans en France.

A qui doit revenir la constitution et surtout la très symbolique présidence du CFCM ? Pour certains, aux organisations totalisant le plus de fidèles. Pour d’autres, selon la surface de culte que chacune des organisations encadre et peut faire valoir. Après de multiples rencontres sans succès, Dalil Boubekeur a finalement décidé qu’il ne ferait aucune concession. En réaction à un découpage électoral dont il ne partage pas le principe, la Fédération nationale de la Grande Mosquée de Paris a rendu public, ce samedi, un communiqué qui dénonce catégoriquement le fait que le mode d’évaluation au mètre carré «réduise injustement la représentativité de la première communauté de France liée historiquement et cultuellement à la longue histoire de la France avec l’Algérie». Il en veut pour preuve que «la présence et la démographie de cette communauté, ancienne et bien intégrée dans la société française, se voit considérablement réduite au profit de lieux de culte récemment édifiés, en périphérie urbaine voire dans les campagnes, qui ont des surfaces importantes leur permettant d’exploiter à leur avantage le critère électif inique». Un critère qui «a favorisé l’émergence d’une représentativité qui ne reflète en rien la sociologie de l’islam de France». Et le CFCM d’ironiser, du reste, que cette forme de représentativité mène à mesurer la foi au mètre carré.

Au cours des deux précédentes élections du CFCM, en 2003 et 2005, ce problème du mode de scrutin avait été dépassé par un consensus qui avait pu s’établir sous l’autorité de l’Etat pour donner la priorité à la représentation des communautés. Ce consensus est donc brisé, depuis que certaines fédérations estiment que l’heure est venue pour la GMP de passer le témoin.

Deux jours plus tard, c’est au tour de la Grande Mosquée d’annoncer qu’elle ne participerait pas aux prochaines élections du CFCM. Pour ses responsables, «la communauté la plus importante va se retrouver dans une position qui n’est pas conforme à la réalité du terrain». L’allusion est à peine voilée quant à son opposition à l’offensive de la Fédération nationale des musulmans de France, considérée comme l’une des principales fédérations du Conseil. Soutenue, notamment financièrement, par le Maroc, elle a surtout fait preuve de pragmatisme en passant des alliances avec des mosquées plus ouvertes, pas forcément représentatives de la communauté maghrébine et parfois liées au confréries des frères musulmans.

Pour beaucoup d’analystes, si aucun compromis n’est trouvé et si ces élections n’ont pas lieu, le CFCM entrera dans une crise sans précédent puisque ses instances (Conseil d’administration, bureau exécutif et conseils régionaux, tous à élire en même temps) basculeront dans l’illégitimité. Situation qui privera le Conseil de toute possibilité de fonctionnement légal et donc risque de précipiter son éclatement.

Quel est l’impact de ces divisions sur la communauté musulmane en France ? Cela reste difficile à dire, mais l’on devine néanmoins que les efforts de mobilisation des différentes fédérations en vue de rallier la majorité des musulmans à leur cause ne doit pas être sans envenimer l’atmosphère dans les lieux de culte où la politique prend déjà le pas sur les préoccupations religieuses et spirituelles. C’est dire qu’au lieu de participer à l’unité des musulmans en France, cette instance n’aura fait que raviver des convoitises et entretenir des enjeux qui sont désormais devenus politiques, puisque le CFCM est devenu un lieu où se règlent visiblement les comptes à propos de passifs qui n’ont rien à voir avec la religion, mais avec la politique et, pour tout dire, avec la politique qui ne concerne pas la France elle-même.

Lors d’une conférence donnée à Paris en septembre 2007, l’initiateur du CFCM, l’ancien ministre de l’Intérieur Jea-Pierre Chevènement, reconnaissait que «le poids des organisations liées à des gouvernements d’Afrique du Nord en est une des caractéristiques principales. La rivalité entre l’Algérie et le Maroc est un fait mais le CFCM n’est pas absorbé par elle».

Mais il n’y a pas que les aspects de conjoncture. Car, plus important encore, c’est le fondement même de ce Conseil dans sa vocation et ses objectifs qui est matière à débat. S’il se veut une instance religieuse, on le critique souvent pour être devenu, en réalité, une entité purement politique qui sert plusieurs objectifs qui sont à la fois politiques et sécuritaires. Au plan politique, cela sert aux autorités françaises à avoir un interlocuteur au nom de la communauté musulmane, le tout dans le respect du cadre laïc de la République française. Le CFCM doit donc permettre de rendre l’islam soluble dans la laïcité et si l’on comprend bien que ce point de vue soit forcément inspiré de la culture politique française, il faut dire cependant que l’approche quant à sa mise en œuvre pêche dans sa quête de mettre l’islam sous une chapelle donnée. Ce qui distingue l’islam d’une autre religion est justement le fait qu’il n’admet aucun intermédiaire entre le croyant et son Créateur et n’a jamais donc été une religion qui a produit l’équivalent de l’Eglise pour le christianisme. La religion des musulmans est par essence diffuse dans la société, dans toutes les mosquées, dans les foyers et son organisation n’attend aucune hiérarchie entre croyants. C’est ce qui explique que la tentative de faire passer les phases historiques qu’a connu l’Eglise à la communauté musulmane, celle qui a généré l’idée même de l’existence d’un «islam de France» plutôt que de «l’islam en France» n’a jamais eu grand avenir. D’autant que, du point de vue du gouvernement français, le CFCM devait représenter non pas les musulmans de France, mais le culte musulman en France. Une spécificité qui n’existe pas, ce qui permet de comprendre pourquoi elle est si difficile à servir…

En ce qui concerne l’aspect sécuritaire, la tentative de structuration de la communauté musulmane en favorisant ses représentants les plus légalistes, sinon ceux désignés par leurs pays d’origine, peut effectivement être de nature à aboutir à une meilleure maîtrise des lieux du culte, entreprise où les musulmans sont eux-mêmes impliqués. Cela peut effectivement contrecarrer l’intégrisme. Quant au terrorisme, cela est une autre paire de manches depuis que le terrorisme islamiste a revu ses méthodes clandestines et affûté ses aires de recrutement qui ne se limitent plus aux seules affinités d’origine ou de religion.

Dans un rapport sur le CFCM élaboré en 2000 (soit une année après les premières consultations lancées par Jean-Pierre Chevènement), le Haut Conseil à l’intégration, après avoir constaté l’échec des précédentes tentatives qui datent de 1973 (Conseil de réflexion sur l’islam en France - CORIF - puis le Conseil représentatif de l’islam de France) a noté le succès des conseils nationaux des musulmans qui existent en Espagne, en Belgique ou en Grande-Bretagne. Un succès qu’il ne s’expliquait pas, alors qu’il est évident que dans les autres Etats où la laïcité n’a pas connu le même cheminement qu’en France, celle-ci sert à protéger la religion de l’Etat et non l’inverse.

Nabil Benali


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1 commentaire

  1. Monsieur,
    J’ai lu votre analyse sur le CFCM, que je partage pour l’essentiel. Toutefois, vous parlez du succès du Muslim Council of Britain. Cette instance n’a néanmoins pas du tout le même rapport à l’Etat. Il s’agit d’une association parapluie, créée en réaction contre la publication des Versets Sataniques. L’Etat l’a certes reconnue, mais ne lui a pas donné le monopole de la représentation de l’islam en GB. Aujourd’hui très contestée tant par les modérés que par les piétistes, elle au bord de l’implosion et n’est pas parvenue à s’imposer comme l’interlocuteur de l’Etat.
    Bonne soirée,
    VL

    Latour Vincent

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