Il faut arrêter d’abord de penser que le peuple algérien est un peuple homogène, uni, doué de la même taille, de la même pointure et portant les mêmes traits clonés. L’illusion égalitariste nous a presque fait oublié le réel : c’est-à-dire, la notion de société de classes avec, d’un côté, la canaille, de l’autre, la racaille et entre les deux, des strates de peuples selon leurs avoirs et leurs pouvoirs. Ensuite, il faut arrêter de nier l’encanaillement en politique et la racaille dans les actes de vandalisme. Saluer des émeutes comme un acte citoyen, l’expression d’une « mal-vie » ou le palliatif des partis politiques « assis », est une myopie qui a assez durée.


Lorsqu’on s’attaque aux personnes et aux biens, on n’est pas un révolté, un contestataire ou un porteur de contradiction et d’expression, mais un voleur, un casseur et une racaille. Ensuite, il faut arrêter de collectionner, de loin, à partir des salons ou des rédactions, les explications sociologiques et économiques. Certes, le pays va mal et est mal partagé, mais tout le monde sait que le saccage est une chose et son « habillage » par le discours en est une autre. Traités comme des victimes absolument excusables, les casseurs ont fini par perfectionner tout un discours plaintif qui trouve ses consommateurs un peu partout : c’est la mal-vie, le chômage, l’argent du pétrole, « L’Etat ne nous donne rien »… etc. Tout le monde sait que les Algériens, et souvent les plus jeunes, n’aiment pas travailler, tout autant que ceux qui les gouvernent. L’algerian dream se résume à la voiture avec toit ouvrant annexée à un KMS, dès les 18 ans. Ensuite, il faut arrêter d’attendre de l’Etat qui n’existe plus (A Oran, on aura tout vu et entendu sauf les élus et leur wali qui préfère l’audimat de l’émission « Forum de l’ENTV », à la dure réalité) la protection de ses biens et de ses proches et investir ce pays comme un pays et pas comme un campement provisoire : un geste à saluer, celui de ces Oranais défendant leurs quartiers et leur mairie du coin contre les casseurs. Ensuite, il faut cesser de croire que ce pays peut retrouver le calme et la stabilité uniquement par l’usage des concessions, des matches « vendus », des reculades devant les foules pour obtenir les faveurs électorales et de la distribution de la rente. Le premier devoir d’un Etat c’est de protéger les biens et les personnes, avant de prendre la parole ou jeter l’argent par ses propres fenêtres. Ensuite, il faut admettre que nous nous sommes tous piégés en fabriquant un énorme pays où il ne fait pas bon de vivre : conservateurs jusqu’à l’explosion génésique, frustrés, libidineux clandestins, puristes avec les siens et licencieux avec les femmes des autres, corrompus mais amateurs des mosquées de proximité, islamistes mais rêvant tous du Danemark féminin, donneurs de leçons mais tous démissionnaires… etc. Ensuite ? Ensuite rien. C’est lorsqu’on aura réglé le rapport de forces, admis que ce peuple se retrouve pris en otage entre un système et ses produits plébéiens les plus incontrôlables, que l’on pourra discutailler du reste : manipulation ou pas, match à refaire ou pas, 3ème mandat ou pas, provocation ou pas, mal-vie ou pas, défaut de vue prospective ou pas, manque d’intelligence ou pas… etc. L’Algérie n’a pas plus d’Etat depuis deux décennies au moins : aujourd’hui, plus grave encore, nous n’avons même plus un bon Pouvoir. Pour la conclusion, tout le monde aura remarqué que les casseurs étaient des jeunes d’à peine 15 ans parfois. C’est dire l’exact âge de la facture des années 90. Une génération contemporaine de la fin de l’Etat, de la guerre mesquine, de la rapine et des butins.

Kamel Daoud


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